HISTOIRE

L’amour et la guerre

     Surplombant un méandre de l’Aveyron, le château de Piquecos, situé à quelques kilomètres à peine de Montauban, occuperait l’emplacement d’un oppidum romain. Ses corps de bâtiments, ordonnés autour de deux cours, expliquent au visiteur l’évolution d’une demeure configurée pour la défense puis transformée à des fins résidentielles. Ses peintures mythologiques sur le thème de l’amour et des saisons disent tout le raffinement du premier XVIIe siècle, l’époque des précieuses.

    C’est un nom, d’abord. Un nom fleurant  la langue d’oc, que l’on articule en trois syllabes, un nom plein de panache et d’ardeur, qui pourrait être celui du cheval éperonné par le seigneur pressé de rentrer au logis. Un nom qui claque et qui flamboie, convoquant au hasard des souvenirs de lecture Le Capitaine Fracasse, Les Trois Mousquetaires et le mémorable cycle Fortune de France, libre et savoureuse évocation par Robert Merle de l’époque des guerres de Religion. Cette énergie joyeuse frottée au parfum d’époques sanglantes et héroïques, comment ne pas l’éprouver en approchant ce château de brique rose flanqué de grosses tours, campé sur un promontoire depuis lequel le regard, tel celui du guetteur, porte jusqu’à Montauban ?

 

Évêques et soldats

     L’histoire, ici, est constamment au rendez-vous. Dès le XIe siècle, on recense à Piquecos un village, une église et une motte castrale. Mais il faut attendre le XIVe siècle, et l’installation dans les lieux de la famille des Prez de Montpezat, lignée du Bas-Quercy alors en pleine ascension dans le sillage de l’un de ses membres, Pierre, devenu cardinal puis vice-chancelier de l’Église, pour que la seigneurie, progressivement unifiée et agrandie, acquière toute son importance. Dans la seconde moitié du XVe siècle, Hugues des Prez, chambellan de Charles VII, entreprend la construction du château actuel. Après lui, la demeure échoit à son petit-fils, Jean des Prez, évêque de Montauban, qui y réside souvent et l’embellit jusqu’à son décès en 1539, faisant de son neveu Jean de Lettes son successeur à l’évêché. Quand le frère de ce Jean, Antoine, compagnons d’armes de François Ier, maréchal de France en 1544, qui a repris le nom et les armes de sa lignée maternelle, en illustre les vertus guerrières, le prélat s’aventure dans un parcours plus chaotique. Tombé amoureux d’une voisine, Armande de Durfort, veuve de Guillaume de Bousquet, il se convertit finalement au protestantisme pour pouvoir se marier, se réfugie à Genève et épouse sa belle, dont il aura trois enfants.

     Un fumet de calvinisme s’est invité à Piquecos, mais  le nouveau maître des lieux, Jacques de Lettes des Prez de Montpezat, neveu de l’amoureux prélat, n’est pas précisément de ce bord. Évêque de Montauban à son tour, mais assurément davantage soldat que prêtre, il a maille à partir avec les protestants de son diocèse qu’il refoule les armes à la main. À Montauban, cependant, il a affaire à plus forte partie et doit bientôt quitter la cité où les églises seront pillées puis démolies. Lui-même trouvera la mort en 1589, au cours d’une embuscade tendue par des calvinistes. Après lui, Piquecos passe à un neveu qui, destiné à prendre sa suite sur le siège épiscopal de Montauban, en est empêché car le second mari de sa mère, Charles de Lorraine, duc de Mayenne, a pris la tête de la Ligue contre Henri IV. Lorsque le duc fait sa soumission, son beau-fils, qui s’est lassé, a déjà succombé aux tentations du mariage. Sa veuve, Claire-Suzanne de Gramont, aura l’honneur de loger à Piquecos le roi Louis XIII, qui en août 1621 vient mettre le siège devant Montauban, entêtée place forte protestante, et s’en repart en novembre, sans avoir réduit la ville rebelle. Il faudra attendre 1629 pour que la cité montalbanaise, affaiblie par la prise de La Rochelle l’année précédent, accepte de se rendre.

 

De quenouilles en relèves

    Entre-temps, l’illustre lignée quercynoise des Lettes des Prez de Montpezat s’est éteinte. Une toute jeune fille, Suzanne-Charlotte de Gramont, hérite de Piquecos et épouse un lointain descendant des Des Prez, Henri Mitte, marquis de Saint-Chamond et comte de Miolans, qui, d’après Tallemant des Réaux, maltraite sa femme qu’il poursuit de sa jalousie opiniâtre. Depuis les années 1650, le château, sans doute considéré comme bien triste et provincial pour des gens qui passent leur temps à la Cour, est délaissé. C’est finalement Philippe André de Forest Carlincar, un vieux colonel de dragons ayant reçu « six coups de sabre dans la tête » qui vient en 1705 se retirer à Piquecos, dont il a fait l’acquisition et où il mourra dix ans plus tard, sans avoir fait semble-t-il les moindres travaux.

     Il faudra attendre la veille de la Révolution, et la petite-fille du colonel, mariée à un conseiller à la Grand’Chambre du parlement de Toulouse, pour qu’un vent de modernisme, pas toujours très judicieux, souffle sur Piquecos. La cage d’escalier reçoit un nouveau décor, des chambres sont aménagées et un salon est créé dans l’aile sud, c’est-à-dire le corps principal, au prix du démantèlement partiel de l’extraordinaire cabinet de l’Amour, contemporain de celui de l’hôtel Lambert et datant donc des années 1640. Ses panneaux peints, se rattachant au maniérisme tardif, s’inspirent de la mythologie, des Métamorphoses d’Ovide et de l’Iconologie de Cesare Ripa, dans la traduction qu’en donna Jean Baudoin avec les illustrations de Jacques de Bie (1636).

 

Belle allure

     Au moins le château, dont les toitures et les tours furent arasées pour éviter les débordements de la Terreur, traversa-t-il sans dommages la Révolution, avant de connaître aux XIXe et XXe siècles différents occupants. Parmi ceux-ci, l’astronome montalbanais Duc-Lachapelle, qui laissa ici un fonds de bibliothèque, donné à la ville de Montauban par le baron de Nerciat, prédécesseur des propriétaires actuels, Marie-José Viguier et son compagnon, l’architecte d’intérieur Jean-Pierre Péralo, acquéreurs de  Piquecos en 2005. « Nous cherchions quelque chose à acheter dans la région de Toulouse pour notre retraite, raconte l’ancienne fonctionnaire de l’Équipement, qui évoque les parquets effondrés de ce château vétuste, les fenêtres à remplacer et les toits à l’étanchéité incertaine. On aurait pu rêver repos plus tranquille…

 

Paisible et animé

     Mais, dans le silence de ses bois, de ses vastes douves herbues, Piquecos respire la paix et impose son charme auquel on serait bien en peine de résister. Précédé d’une basse-cour entourée de murs, gardée par des pavillons d’entrée refaits sous l’Empire et flanquée de deux tours en fer à cheval, le château, qui date pour l’essentiel de la campagne de construction menée par Hugues des Prez dans la seconde moitié du XVe siècle, conserve fort belle allure. Certes, le quadrilatère cantonné de quatre tours couronnées de mâchicoulis et précédé d’un pont de pierre a perdu de ses ailes, au nord et à l’ouest, rasées au XVIIe siècle pour aménager une terrasse, mais l’ensemble, éprouvé, malmené, sans doute difficilement lisible pour celui qui n’en possède pas les clés, impose sa majesté guerrière que tempèrent les élégances d’un Grand Siècle encore balbutiant, qui ouvrit des fenêtres et unifia les façades pour donner à l’ensemble un aspect moins martial.

     Secondés par la dynamique association des « Amis du château de Piquecos », qui organise en période estivale des séances de cinéma en plein air, des marchés nocturnes, des concerts ou encore des représentations théâtrales, Marie-José Viguier et Jean-Pierre Péralo espèrent pouvoir un jour, avec le soutien de la Drac, reconstituer le décor du cabinet de l’Amour, démembré au XVIIIe siècle et réparti entre deux pièces pour créer un salon, de manière si maladroite et désordonnée que certains panneaux se superposent et que d’autres s’entassent dans un coin. Leur rêve reste de rapatrier à Piquecos les douze panneaux peints à fresque représentant des sibylles, datant du XVIe siècle, qui ornaient autrefois la chapelle logée dans la tour nord-est. Déposés et entreposés actuellement chez un commissaire-priseur, ils pourraient bientôt, grâce au concours de certaines collectivités et de la Société archéologique et historique de Tarn-et-Garonne, retrouver leur place d’origine. À croire que quelques bonnes fées se mêlent ici au souvenir des prélats au fort caractère, des hommes de guerre et des femmes accueillantes qui ont fait l’histoire de PIquecos.

 

Jean-Baptiste Rendu

Magazine VMF n° 276 Nov. 2017

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